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L'enseignement du moringue aux jeunes réunionnais

Sujet

Emilie Yasmina FONTAINE

31 mars 2017 14:35

 

Aujourd'hui, le moringue est défini comme un art de combat mêlant sport, danse, musique, et acrobaties. Il est pratiqué dans l'Océan Indien sous différentes formes : le moraingy (Madagascar, Mayotte, Comores) ; le danmyé (Martinique); le maloyé (Guadeloupe) ; le moringue traditionnel ou codifié (La Réunion).

A la Réunion, la pratique du moringue remonterait au XVIIIème siècle : les esclaves africains et malgaches auraient été les premiers à le pratiquer «en cachette» dans les champs de canne à sucre et les plantations de café.

En 1848, après l'abolition de l'esclavage, la pratique du moringue se serait progressivement répandu dans l'île.

Mais en 1946, lorsque la Réunion devient un Département Français, avec l'arrivée de nouveaux sports nationaux (rugby, football) la pratique du moringue se fait plus rare. A cette époque, cet art de combat est pratiqué dans les petits quartiers de l'île : les hauts de Sainte-Suzanne, la Butte Citronelle au Port, la Ravine-Blanche à Saint-Pierre, les Trois-Mares au Tampon. 

C'est en 1980 que le moringue trouve sa place dans la société réunionnaise : Jean-René Dreinaza (ancien champion d'Europe de Boxe Française) permet la mise en place de structures pouvant accueillir les moringueurs dans leur pratique. C'est aussi à cette époque que le moringue est reconnu comme un sport par le Ministère de la Jeunesse (1996). Dès lors, le moringue se codifie : des règles sont créées (port d'une tenue blanche, nouveaux mouvements proches de la capoiera brésilienne, techniques de gymnastique).

Aujourd'hui, le moringue «traditionnel» (tel qu'il était pratiqué par les esclaves) a évolué. Il s'est modernisé et s'est inspiré de différentes techniques (africaines, malgaches, et brésiliennes). Mis à l'honneur lors de la Fét Kaf' (fête de l'abolition de l'esclavage célébrée le 20 décembre), le moringue est notamment enseigné dans des Ecoles et Associations Réunionnaises. Pour en savoir plus à ce sujet, nous sommes allés à la rencontre de deux d'entre elles.

 

 

L'ASSOCIATION K.A.I.A.S.S.E

(Kiltir, Animation, Insertion Artisanat, Solidarité, et Sport)

 

Créé een 1997 par Max Carpin et Jean-Claude Calimoutou, cette Ecole de Moringue et d'Arts Martiaux Philippins se situe à Sainte-Suzanne. Cela fait presque 20 ans que Jean-Claude Calimoutou donne des cours de moringue le mardi et le vendredi soir au gymnase de Bel-Air.

 

Avant ça, Jean-Claude Calimoutou faisait de la boxe française : «Au début j'ai suivi une formation avec Dreinaza, c'était mon prof en boxe française». Une formation qui l'a aidé dans sa pratique du moringue : «les mouvements de coups de pieds que l'on trouve dans le moringue je les connaissaient déjà, c'est un peu la même chose en boxe». Au début, Jean-Claude Calimoutou enseignait le moringue codifié aux enfants. Puis, il rencontre un homme d'une quatre-vingtaine d'années qui va influencer ses choix d'enseignements : il ne veut plus apprendre le moringue codifié aux enfants, mais le moringue traditionnel.

«Mi té travay mé kou d' pié tourné su l' bord' d mer, kan ma la rancont' un vié monun k la demand' a mwin "Mon z'enfan kossa ou té pou fé la ?Mi la di a li Mi té po fé moringue. Li la di a moin Mon z'enfan lé pa kom sa i fé moringue

 

Le moringue traditionnel c'est celui qui était pratiqué par les esclaves et les gramoun* d'aujourd'hui (* personnes agées).

C'est «un peu un jeu de provocation où il faut marquer les coups, les esquiver ou même les bloquer». Ce sont les techniques et les rituels de ce moringue "lontan", que Jean-Claude Calimoutou souhaite transmettre aux enfants : «mi veut transmet' le moringue kom band' zanciens i faisé». Pour y parvenir, le professeur effectue des démonstrations : «mi imit' deu troi mouvemen pou zot».

L'enseignement des techniques du moringue «lontan» passe par la transmission des rituels, les enfants aprennent à : former un rond, à caresser la terre à chaque début de combat ; à marquer des coups ou à en esquiver (avec des mouvements comme le coup de pied cheval) ; à impressionner l'adversaire (par des acrobaties).

Par ailleurs, pendant ses cours, Jean-Claude Calimoutou met en place des temps d'échanges pendant lesquels il explique «la vie lontan»* à ses élèves (* la vie d'avant). Les anciens moringueurs sont souvent invités par Mr Calimoutou pour participer à l'enseignement du moringue : «c'est eux qui expliquent le moringue aux enfants, c'est eux qui leur délivrent l'Histoire du moringue».

Si Jean-Claude Calimoutou enseigne le moringue traditionnel aux enfants c'est pour «les ramener à la réalité présente». De plus, pour ce dernier, le moringue c'est : «la culture réunionnaise et donc un support, quelque chose qui aide les enfants à avancer et à se construire dans la vie».

 

 

L'ASSOCIATION CASE TAMARINS

 Située au Chaudron, cette Association propose des activités sportives et culturelles (karaté,  moringue, boxe) aux habitants du quartier des Tamarins, et notamment aux jeunes.

Par ailleurs, elle aide également les personnes à faire leurs papiers adminsitratifs : «dans cette Maison de Quartier, on ne propose pas que des activités, on aide aussi les gens à faire une demande de CAF, ou bien à rédiger un CV».  Pour Jean-Yves Mitra (Président de Case Tamarins et du Comité de Moringue à la Réunion) c'est ici que tout a commencé :

«Ca fait vingt ans que je suis à Case Tamarins, j'ai été bénévole, salarié, puis  entraîneur de boxe et de moringue. Et finalement j'ai intégré le Conseil Administratif».

Il a notamment suivi quelques formations qui l'ont aidé dans son rôle d'Instructeur de moringue : «j'ai pratiqué de la boxe» «en passant mon BAFA j'ai pu être animateur sportif» «j'ai fait un monitorat de moringue, pendant une semaine j'ai appris les bases et les trois années suivantes je me suis perfectionné». 

Le moringue traditionnel, Jean-Yves Mitra en a toujours entendu parler : par ses parents, son grand-père. Mais quelques années plus tard, lorsqu'il se passionne réellement pour cet art de combat, Jean-Yves Mitra veut faire évoluer la pratique.

«On était un petit groupe de jeunes qui voulait apporter des choses nouvelles dans le moringue à partir des techniques que l'on connaissait déjà. On est parti au Brésil pour s'inspirer de la capoiera»

Jean-Yves Mitra

 

A Case Tamarins, c'est donc le moringue codifié qui est enseigné aux jeunes.

«Aujourd'hui nou pe pu apprend' le moringue tradisionel band' marmay, parsk li lé tro violen.Sé po sa que nou la met' en place de nouvel choses dan le moringue, nous la codifi à li pou adapt' à li au public »

 

Ce moringue codifié c'est celui des années 80 : période où des règles nouvelles (port d'une tenue blanche, techniques de gymnastique, de danse, de musique) sont crées pour pratiquer le moringue.

Tous les mardis et mercredis, Jean-Yves Mitra apprend donc à ses élèves quelques techniques et mouvements comme «le  vol en l'air» (salto-arrière) ou  «le talon zirondelle». Concernant les méthodes pédagogiques, l'Instructeur de moringue s'adapte toujours à l'âge de ses élèves : «pour les enfants en maternelle on les apprend à rouler, tandis que pour les ados on leur enseigne des techniques d'acrobaties ».

De plus, l'enseignement du moringue se fait de manière progressive : «quand l'enfant est petit ça ressemble plus à un jeu, on lui apprend des choses faciles, c'est quand il grandit qu'on va lui apprendre des choses un peu plus compliquées.» Pour Jean-Yves Mitra lorsqu'on fait du moringue «on y trouve toujours sa place : si ou aime pas danser néna la mizik, si ou aime pas jouer la muzik néna zacrobaties, nora toujours un nafèr pou faire».

A Case Tamarins, Jean-Yves Mitra prend son rôle très à coeur : «pour moi un professeur de moringue ne fait pas qu'enseigner une pratique, mais il véhicule des choses».

Parmi ces choses véhiculées, Jean-Yves Mitra nous en a citer quelques unes : «par le moringue je leur transmet le patrimoine de la Réunion, mais aussi des valeurs comme l'humilité ou le respect de l'autre».

Ayant arrêté l'école très jeune, pour Mr Mitra le moringue est plus qu'une pratique : «ça m'a permis de me faire un cercle d'amis, et surtout de réussir dans la vie, et c'est ça que je transmet aussi aux jeunes. Parmi eux il y en a beaucoup qui se sentent perdus, qui n'ont plus envie de rien, à Case Tamarins on les booste un peu, on les pousse à aller de l'avant.»

En fonction des Ecoles et des Associations, c'est donc le moringue traditionnel ou codifié qui est enseigné aux jeunes réunionnais. Mais une volonté commune réunit ces Ecoles : la volonté de transmettre à la fois la pratique (les techniques et mouvements) ainsi que l'Histoire du moringue, et par la transmission du moringue la culture réunionnaise.

Pour Jean-Claude Calimoutou et Jean-Yves Mitra le moringue c'est «quelque chose de fort, un nafér inexplicable qui touche a ou tellement que ou na point de mots pou exprime à li». Pour eux, désormais il n'appartient qu'à la jeunesse de transmettre le moringue aux générations suivantes…