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Les danseurs sans frontières

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F. G. LAZENDA

7 juin 2014 16:15

Cinq danseurs mauriciens et malgaches ont profité de la première session de l’Examen d’Aptitude Technique organisée à La Réunion pour mesurer leur niveau aux exigences du circuit professionnel de la danse en France.

Grâce à l'association Lalanbik, qui s'est chargée du recensement des chorégraphes de l’océan Indien pour la création d'un réseau commun d'informations, certains danseurs de Madagascar et de Maurice sont venus tenter cette année l'examen d'aptitude technique en danse contemporaine à La Réunion. Parmi les trente-six danseurs passant l'examen, cinq étrangers y ont participé : Zoë Dirampitia et quatre danseurs mauriciens. Pour chacun d’entre eux, cette session de l’EAT était  l’occasion de faire valider leurs compétences à travers un examen officiel, mais aussi le premier pas vers l’obtention d’un diplôme qui leur permettrait de structurer l’enseignement de la danse dans leur pays.


MAURICE : « Ce diplôme nous offrira une légitimité »

 

Originaires des villes de Vacoa et Curepipe, Ginaud, Sophie, Antony et Mathieu n'hésitent pas à se comparer au premier homme marchant sur la Lune ! Pour eux, tenter l'EAT ouvre une nouvelle direction dans leurs démarches de danseurs : c'est la première étape pour se diriger vers un diplôme d'Etat et devenir enseignants. À Maurice, la production de spectacles est prolifique : dans les hôtels,  de nombreux cabarets mélangeant différents styles de danse, du hip-hop au séga, sont organisés pour les touristes. Lors des grands événements, comme les commémorations de l'abolition de l'esclavage ou de l'Indépendance mauricienne, les danseurs se réunissent pour créer un spectacle d'envergure. Intégrés dans la compagnie SR Dance depuis 1999, les quatre Mauriciens partagent leur temps entre spectacles dans les hôtels et stages d'apprentissage. Ils se sentent aujourd'hui porteurs d'une mission dans la professionnalisation de la danse à Maurice. Gagnants de compétitions internationales comme les Jeux de la Francophonie au Liban en 2009, ils pratiquent aussi bien le hip-hop que la danse contemporaine, classique ou africaine. Il leur manque aujourd'hui un perfectionnement technique qui n'est pas enseigné à Maurice. "C'est important de se déplacer dans l'Océan Indien pour découvrir les autres cultures, leurs rites et leurs danses. Danser c'est une manière d'écrire notre histoire. Ce diplôme n'a pas d'équivalent dans nos pays et il nous offrira une légitimité envers la population et les institutions. C'est pour nous une manière d'ouvrir la voie à la nouvelle génération. "

 

Zoé Johnson Randrianjanaka

MADAGASCAR :
3 questions à Dirampitia

 

Zoë Johnson Randrianjanaka, Dirampitia de son nom d'artiste, est une danseuse malgache de 43 ans. Originaire de Foulpointe, petit village de pêcheurs de la côte est de Madagascar, elle est venue à La Réunion passer l’Examen d’Aptitude Technique en danse contemporaine. C'est la cinquième fois que Zoë vient sur l'île. Avec la Compagnie RARY, elle avait produit le spectacle Mpirahalahy Mianala, lauréat du prix RFI en 2002. Elle a aussi dansé à Mayotte et aux Seychelles en 1999, où elle retourne cette année avec sa propre compagnie, Tahala Company, créée en 2003.

 

Comment êtes-vous venue à la danse ?


J'ai commencé à danser très tard, après mon bac, à 19 ans, en 1991. J'ai débuté ma formation par la danse moderne avec le chorégraphe Jean-Claude Rabemananjara, puis je suis montée à Tananarive pour mes études de droit. Mais j'avais envie de voyager et je savais que si je continuais dans cette voie, ce ne serait pas le cas. Au départ, j'ai donc fait de la danse pour pouvoir voyager. Ensuite, j'ai cherché une école, mais il n'y en avait pas à Madagascar. Je me suis donc inscrite dans un atelier de danse où j'ai rencontré le chorégraphe Ariry Andriamoratsiresy, un de piliers de la danse contemporaine à Madagascar. On a créé ensemble la Compagnie RARY, basée à Tananarive. J'ai travaillé pendant dix ans avec lui. Il m'a enseigné les bases techniques et j'ai fini par animer les cours de danse dans son école pendant huit ans. Une grande partie de ma formation s'est également faite à l'Ecole des Sables au Sénégal, en 1999 et 2014. »

 

Comment êtes-vous devenue professionnelle ?


Après ma formation initiale, je suis rentrée à Foulpointe, mon village natal pour construire mon propre projet. C'est un lieu touristique mais à l'époque, il n'y avait pas d'activités culturelles, hormis le sport à l'école. J'ai d'abord créé un centre de formation de danse pour collégiens et plus tard le festival  Mitsaka, qui permet de favoriser les rencontres avec d'autres danseurs, d'autres styles et d'autre niveaux. Parallèlement, je continue de dispenser des cours de danse à l'Alliance française, avec qui je collabore souvent. Être artiste à Madagascar, ce n'est pas facile. Même quand on est professionnel, on est obligé de faire appel à d'autres ressources et on a besoin de soutiens institutionnels : Ministère de la Culture et de la Communication, Alliance française, Institut français de Madagascar et centres culturels.

 

Dans la mesure où vous êtes déjà reconnue et professionnelle, pourquoi avoir voulu passer l’EAT ?


Aujourd'hui, je voudrais monter une école de danse à Madagascar. Il y a beaucoup de compagnies qui se forment partout sur l'île, surtout depuis la naissance du festival Mitsaka. Mais on a besoin d'une école pour améliorer la qualité des spectacles qu'on présente. Il y a un vrai désir de nouveauté de la part du public. Pour y arriver, il faut à la fois développer un socle technique, mais aussi  transmettre un propos artistique. La danse ne se cantonne pas à l'expression du corps, c'est un moyen de communication. L'examen d'aptitude technique me permettra de légitimer mon statut d'enseignante et de continuer ma formation pour obtenir le Diplôme d'Etat. J'ai encore beaucoup de choses à apprendre, notamment au niveau théorique : l'anatomie, l'analyse des mouvements et la pédagogie. Cet examen est un tremplin.