Patrimoine chorégraphique vivant de l'Océan Indien

DEMAYE / FLORENCE BOYER - COMPAGNIE ARTMAYAGE

2020

8 septembre 2020 17:20

Prenant acte de la débâcle de notre monde, la nouvelle création de Florence Boyer pose la question du sens de la vie. Elle figure l’existence à travers des lignes qui peuvent être oppressantes lorsqu’elles nous entravent, nous piègent ou nous tordent les boyaux, mais qui peuvent aussi nous ressourcer lorsqu’elles nous réinscrivent dans les mailles du vivant et nous réconcilient avec nos mémoires profondes. 

 

Un poème chorégraphique

Au commencement, entre terre et ciel, un cocon suspendu : une Enfant (re)naît des cendres d’un monde ravagé. Elle doit apprendre à puiser dans ses failles intimes pour que jaillisse le magma de l’humanité à venir. A l’image du roseau (flûte), l’Enfant ne peut chanter et aimer qu’à travers l’entaille qui l’ouvre au souffle de l’infini. L’Ombre de l’Enfant est vivante : aussi grande que l’Enfant est petite, aussi colossale que l’Enfant est chétive. L’Ombre et l’Enfant : deux corps qui se construisent dans des frictions, des contrepoints et des accords subtils. L’Ombre et l’Enfant : deux pôles magnétiques qui, à travers un jeu de ficelles, déploient des paysages insolites. Malgaches et Bantous1 le savent bien, on ne naît pas seul…

Dans un corps à corps malicieux avec son Ombre, l’Enfant dialogue avec les morts, tire sagesse et puissance de toutes ces vies qui l’ont précédées, et qui s’inscrivent à même sa chair. Autant de fils invisibles d’une histoire confuse et ensevelie, celle des damné.e.s de la terre. Le démayage est hommage aux ancêtres, ceux que l’on se choisit : il n’est pas un geste, une action, une vie – aussi misérable qu’en paraisse l’auteur.e – qui ne puisse être sauvé par un récit, un chant ou une danse. Tout événement libérateur, qu’il s’agisse d’une insurrection populaire ou d’une sécession marronne (communautés d’esclaves fugitifs), comporte toujours une dimension inaccomplie. Démayé, c’est remonter le fil du temps pour féconder les rêves que portent encore nos existences. A travers une poétique des cordes, l’Enfant et l’Ombre ne cessent d’échanger les rôles, de passer d’une figure à une autre : animaux, plantes, esprits, minéraux, éléments (vent, terre, etc.). Ils renouent ainsi avec l’essence de la danse : la transe-figuration. Quête initiatique, le duo « Démayé » nous invite à parcourir la toile cosmique : épouser la mort elle- même, les puissances de l’ombre et de l’humus, pour mieux renaître dans la lumière de l’aube.

 

Croire que l’on peut tout recommencer à zéro, qu’il suffirait d’un geste, d’une Révolution ou d’un progrès technologique pour faire table rase du passé et des maux de l’époque, c’est la grande illusion de notre modernité. Il n’y a ni vie ni planète de rechange, nous n’avons donc d’autre choix que de dénouer nos sacs de nœuds pour nouer autrement les fils de nos existences ; cette fois-ci en prenant en compte la fragilité des maillages (familles, sociétés, milieux naturels) dans lesquels ils s’inscrivent. Nos vies ne tiennent qu’à un fil, mais ce fil est toujours enchevêtré à une infinité d'autres jusqu'à former la trame d’une toile cosmique. Voilà pourquoi la moindre existence est hors de prix ! La naissance procède toujours d’une blessure – le démaillage du cordon ombilical – qui nous ouvre au monde et aux autres (qu’ils soient humains ou non humains). Aussi « Démayé » est-il le geste premier. Mais mailler/démailler sont des opérations complémentaires que nous réalisons constamment, selon que les liens et nœuds qui nous traversent, que nous parcourons, que nous instaurons se révèlent toxiques ou libérateurs. C’est cette ambivalence des relations que transcrit, entre autres, le jeu permanent entre l’Enfant et l’Ombre : des doublures l’un pour l’autre, des corps qui se pourchassent, qui s’enchâssent, sans jamais se confondre, car de leur écart naît la tension créatrice. Assumer notre part d’ombre pour mieux épouser les métamorphoses d’une vie indocile – vis-à-vis de tout formatage et de toute programmation –, c’est le cheminement à la fois éthique et thérapeutique auquel nous convie « Démayé ». Temps : environ 50 min

 

Chorégraphie : Florence Boyer
Interprètes : Lino Mérion & Florence Boyer
Regard extérieur : Sara Siméoni, dance-artist et chorégraphe italienne
Conception dramaturgie : Dénètem Touam Bona, philosophe afropéen
Création musicale : Damien Mandrin, musicien et compositeur réunionnais.
Expertise cordes, techniques aériennes : Virginie Leflaouter, Cie « Cirquons Flex »
Création lumière : Stéphane Gaze
Costumes : Arielle Redingote
Conception machine : Charley Collet
Crédit photo : Aline Escalon Production : Cie Artmayage

Coproduction : Théâtre Luc Donat, Cité des arts, Lalanbik - centre de ressources pour le Développement chorégraphique OI
Partenaires : Ministère des Outre Mer, Dac Réunion, Région Réunion, Département de la Réunion, Mairie de Saint Denis, CDCN Touka Danses Guyane, Centre International d’Art et du Paysage de Vassivière, CCN Roubaix